Préambule
Le présent texte se veut une mise au point d’ordre intellectuel et documentaire sur la laïcité et ceux qui s’en réclament. C’est un ami laïc qui m’a incité, d’une façon indirecte, à l’entreprendre. J’ose espérer que les laïcs prendront la peine de le lire et qu’ils sauront en supporter la longueur : il renferme nombre de notions et d’informations auxquelles leur univers culturel, parfois trop univoque, ne leur a peut-être pas donné accès.
Je leur demande également de bien vouloir excuser la rudesse de certaines expressions. Elle ne procède d’aucune volonté gratuite d’offenser, mais du désir de provoquer cette secousse intellectuelle qui éveille l’attention. En définitive, toutefois, la guidée n’appartient qu’à Dieu. Comme le dit Allah, le Très-Haut : « Tu ne guides pas celui que tu aimes ; mais Allah guide qui Il veut, et Il connaît mieux ceux qui sont bien guidés » [Al-Qasas, 56].
Nous implorons donc Dieu de nous guider tous, de nous faire connaitre la vérité telle qu’elle est et de nous accorder la force de la suivre. Et de nous montrer le faux tel qu’il est et de nous guider pour s’ en éloigner.
Cette étude s’articule autour des axes suivants :
Introduction
- Les causes politiques immédiates de l’enracinement de la laïcité en Europe — éléments de comparaison
- La paix de Westphalie
- La Révolution française
- La persécution des savants au nom de la religion comme facteur d’émergence de la laïcité — éléments de comparaison
- Le cas européen : faits et exemples
- Le cas islamique : principes, réalités historiques et examen des cas de quelques figures — Ahmad ibn Hanbal, Avicenne, Al-Razi et Averroès
III. Conflits et guerres politiques
- L’Europe occidentale : faits et exemples
- Le monde islamique : faits et exemples
- L’ère de la laïcité dans le monde musulman et le déclin des musulmans
- Conclusion
Introduction
Un ami laïc, qui a toujours eu la délicatesse de témoigner de sa sympathie à mon égard et de prendre de mes nouvelles lorsque je suis confronté à des tracasseries politiques — comme ce fut le cas lors de mon interdiction de quitter le territoire —, m’a récemment fait parvenir un article dans lequel un auteur laïc s’en prenait à mon texte intitulé De la laïcité et des laïcs, au prix, selon moi, de graves distorsions intellectuelles.
J’ignore ce qui a véritablement poussé mon ami à me transmettre cet article. Était-ce parce que, laïc modéré, il éprouvait quelque sympathie pour ma réflexion ? Ou bien parce que le texte qu’il m’a envoyé lui avait paru convaincant et qu’il souhaitait simplement m’en faire prendre connaissance ?
Quoi qu’il en soit, voici ce que je réponds à l’article qu’il m’a adressé.
J’ai connu des laïcs non musulmans qui n’hésitent nullement à rendre hommage à la civilisation islamique, au rôle éminent qu’elle joua dans l’essor des sciences sous leurs diverses formes, ainsi qu’à la contribution décisive qu’elle apporta à la renaissance scientifique de l’Europe. Cependant, le malheur du monde arabe tient au fait que la laïcité y fut, dans bien des circonstances, historiquement associée à l’entreprise coloniale, au point d’en devenir parfois — consciemment ou objectivement — l’un des auxiliaires.
L’Algérie fut plus malheureuse encore : la laïcité y fut principalement introduite sous sa forme la plus rigoureuse et la plus radicale, celle de la laïcité française.
Il serait néanmoins injuste de nier qu’il existe en Algérie des laïcs raisonnables, attachés à la rationalité autant qu’à l’héritage de la civilisation arabo-musulmane, ainsi que des patriotes laïc dont l’intégrité dans le combat politique et dans la défense de l’intérêt général force le respect. J’ai moi-même beaucoup appris de certains d’entre eux, et leur fréquentation m’a été précieuse.
Mais la forme de laïcité qui domine ostensiblement dans notre pays se caractérise, par une profonde hostilité à l’égard de la civilisation musulmane et par une volonté persistante de dévaloriser la langue arabe. Certains en viennent ainsi, sous l’effet de leurs ressentiments et de leurs complexes, à nier jusqu’à la dimension scientifique de la civilisation musulmane et de sa langue, alors même que celle-ci fut, durant plusieurs siècles, l’une des grandes langues universelles du savoir.
Ils fouillent les marges de l’histoire à la recherche d’épisodes susceptibles d’étayer l’idée selon laquelle l’islam aurait persécuté la science et que les gouvernements musulmans auraient été, par essence, un pouvoir sacralisé et théocratique. Ils cherchent ainsi à reconstituer artificiellement, dans l’histoire musulmane, les conditions mêmes qui avaient rendu historiquement intelligible l’apparition de la laïcité en Europe.
Or, pareille lecture est si contestable que même les grands penseurs occidentaux ne la formulent pas en ces termes.
Retour au cœur du débat
Ces laïcistes radicaux ont tenté de déplacer le débat en s’aventurant dans des considérations historiques de détail ; mais, loin de les tirer d’embarras, celles-ci ne font, à mes yeux, que les y enfoncer davantage.
L’objet essentiel de mon précédent article était pourtant clair : montrer que l’émergence de la laïcité en Europe répondait à des causes historiques immédiates et déterminantes qui n’ont jamais connu d’équivalent dans l’histoire du monde musulman. Il convient donc de ramener ces « laïcistes » au cœur du sujet, afin qu’ils ne puissent s’y dérober, avant d’examiner, un à un, les épisodes historiques dont ils proposent une lecture fallacieuse.
J’en donnerai d’abord une présentation synthétique à l’intention de ceux que rebuterait la longueur de cette étude ; je développerai ensuite l’analyse pour ceux qui souhaitent approfondir la question.
- Les causes politiques immédiates de l’enracinement de la laïcité en Europe — éléments de comparaison
Il ne fait guère de doute que nombre de ceux qui se réclament communément de la laïcité dans notre pays ignorent — faute d’une connaissance historique suffisante — deux événements majeurs qui contribuèrent puissamment à consacrer et à généraliser la sécularisation politique de l’Europe, sans que l’histoire musulmane ait connu, d’événements véritablement comparables : la paix de Westphalie de 1648 et la Révolution française de 1789.
- La paix de Westphalie
La paix de Westphalie rendit aux peuples européens un service historique considérable en mettant un terme à des guerres religieuses les plus meurtrières qu’ait connues le continent : la guerre de Trente Ans, qui opposa catholiques et protestants au sein du Saint-Empire romain germanique avant d’embraser une grande partie de l’Europe. Elle mit également un terme à la guerre de Quatre-Vingts Ans, qui avait opposé l’Espagne catholique aux Provinces-Unies protestantes.
Pour prendre la mesure des souffrances infligées aux Européens par les guerres de religion et par les massacres réciproques entre catholiques et protestants, il suffit de rappeler que la seule guerre de Trente Ans aurait fait entre huit et dix millions de morts — un chiffre colossal au regard de la population européenne de l’époque. L’Allemagne aurait perdu plus de 30 % de ses habitants ; certaines régions auraient vu disparaître la moitié, voire les deux tiers de leur population. À ces pertes humaines s’ajoutèrent la destruction de villes et de villages entiers ainsi que des années de pauvreté, de désolation et de chômage.
Les traités de Westphalie eurent notamment pour conséquence de consacrer la pluralité confessionnelle de l’Europe, de reconnaître officiellement le protestantisme et d’entériner l’existence d’États protestants — notamment les Provinces-Unies et la Confédération suisse — échappant à l’autorité de la papauté et des souverains catholiques. Ils consolidèrent également le principe selon lequel les sujets adoptaient la religion de leur prince et contribuèrent, à consacrer la dissociation progressive entre religion, politique et pouvoir.
Dès lors, quelle place pouvait encore être accordée à la religion dans la conduite des affaires publiques lorsque celle-ci avait été associée à des catastrophes d’une telle ampleur ?
Et comment, peut-on ignorer que l’histoire musulmane n’a jamais connu de phénomène comparable ? Les États musulmans ne se sont pas livrés, à des guerres confessionnelles d’une telle ampleur entre partisans de telle ou telle école religieuse, au point que la dévastation qui en résultât obligeât les États à se réunir pour reléguer officiellement la religion musulmane hors de la politique. La charia demeura au contraire la référence juridique de tout les états musulmans jusqu’à l’irruption de la domination coloniale étrangère dans les pays musulmans.
Nos laïcs ignorent-ils également, que le Coran lui-même proclame le principe de l’interdiction de contrainte en matière de religion :
« Nulle contrainte en religion. » Sourate Al-Baqara, verset 256
Et que le Coran et la Sunna commandent de traiter avec justice et bienveillance les Gens du Livre dès lors qu’ils ne combattent pas les musulmans et ne conspirent pas contre eux ?
Allah le tout puissant dit :
« Allah ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures. Car Allah aime les équitables. »
Je rappelle encore que les différentes écoles de jurisprudence islamiques et communautés religieuses du monde musulman coexistèrent durant des siècles, allant parfois jusqu’à tenir leurs cercles d’enseignement au sein d’une même mosquée. Leurs divergences se déployaient essentiellement, sur le terrain de la discussion intellectuelle et savante.
Jamais, ces divergences ne dégénérèrent en une conflagration générale d’une ampleur telle qu’elle contraignît les États musulmans à reléguer collectivement la religion dans les limites de la seule sphère privée, comme cela se produisit en Europe à la suite des guerres confessionnelles.
- La Révolution française
La Révolution française fut elle-même l’aboutissement de ce que l’on a appelé le siècle des Lumières, époque au cours de laquelle la science et la philosophie finirent, par triompher de l’Église après une longue et douloureuse confrontation.
Ce conflit conduisit une grande partie des savants et des philosophes européens à se tourner soit vers le déisme (l’Agnosticisme), c’est-à-dire la croyance en une puissance supérieure ayant ordonné l’univers sans adhésion aux religions révélées; soit vers l’athéisme, entendu comme le rejet de la croyance en Dieu et, plus généralement, de toute réalité transcendante.
Or ce cheminement, appartient en propre à l’histoire européenne et ne trouve pas d’équivalent dans l’histoire musulmane. On ne vit pas, les grands savants musulmans, quelles qu’aient été leurs divergences intellectuelles, proclamer leur rupture avec la croyance et la religion ni ériger l’exclusion de celle-ci de la vie publique.
Parce que l’Église catholique demeurait particulièrement puissante dans les sociétés latines du sud de l’Europe, la confrontation avec elle y prit une tournure autrement plus violente. Cette hostilité s’exprima jusque dans la célèbre formule : « étrangler le dernier roi avec les entrailles du dernier prêtre ».
Ironiquement, cette formule trouve son origine chez Jean Meslier, prêtre catholique français qui, après avoir perdu la foi et rejeté les religions, aurait laissé derrière lui une dénonciation particulièrement virulente de l’ordre religieux et politique dont il avait été témoin.
C’est peut-être précisément cette différence dans la nature du conflit religieux qui permet de comprendre, la divergence entre la conception de la laïcité qui s’est développée dans l’Europe du Nord et le monde anglo-saxon, majoritairement protestants, et celle qui s’est imposée dans l’Europe latine, particulièrement en France, fille ainée de l’église, profondément marquée, en ces moments, par le catholicisme.
Le protestantisme, dont la paix de Westphalie avait consacré la reconnaissance, contribua lui-même à l’avènement de la laïcité à travers ses réformes religieuses et sa révolte contre l’autorité de l’Église — le terme même de « protestant » renvoyant à l’idée de protestation. Son objectif était notamment de s’affranchir de l’emprise politique de l’institution ecclésiastique catholique.
C’est pourquoi, le christianisme conserva dans ces sociétés une présence considérable dans l’espace collectif, les institutions chrétiennes y demeurent particulièrement nombreuses et influentes dans différents domaines de la société civile.
La situation fut tout autre en France. L’Église catholique y subit une défaite d’une extrême dureté, à la mesure, de la sévérité avec laquelle elle avait elle-même traité les savants, les philosophes ainsi que les adeptes d’autres religions et confessions.
C’est dans cette histoire conflictuelle que s’enracinerait le caractère particulièrement rigoureux de la laïcité française telle que nous la connaissons aujourd’hui.
Le paradoxe, est que cette conception française de la laïcité — dont la rigueur ne serait pas même représentative de l’ensemble du monde européen et occidental — est précisément celle qu’ont choisi d’adopter les courants laïcistes de notre pays.
Or ceux-ci savent, ou feignent d’ignorer, que la longue et douloureuse histoire qui donna naissance à la laïcité en Europe ne connut pas d’équivalent dans les sociétés musulmanes.
- La persécution des savants au nom de la religion comme facteur d’émergence de la laïcité
- Le cas européen : faits et exemples
La persécution des savants dans l’Europe médiévale ne fut pas, une succession de faits isolés : elle revêtit un caractère systématique et institutionnel, touchant une grande partie de l’Europe.
Comment, peut-on évoquer cette période sans rappeler l’existence des tribunaux de l’Inquisition, qui poursuivaient les auteurs savants et surveillaient leurs écrits ? Comment ignorer davantage le célèbre « Index Librorum Prohibitorum », l’Index des livres interdits, dans lequel furent inscrits non seulement des ouvrages religieux ou théologiques, mais aussi des œuvres relevant des sciences et de la philosophie ?
On y retrouve, des noms parmi les plus illustres de la révolution scientifique européenne : Copernic, Galilée, Descartes et Kepler, ainsi que des penseurs dont les œuvres participèrent à l’avènement des Lumières, tels que Voltaire, Rousseau et Spinoza.
Mais la répression ne se limita pas à l’interdiction des livres. Certains savants furent traduits en justice, à l’image de Galilée ; d’autres furent condamnés à mort ou livrés aux flammes, notamment Giordano Bruno, brûlé par les autorités catholiques, et Michel Servet, exécuté par le feu dans la Genève protestante.
Après une confrontation religieuse d’une telle violence, comment le christianisme aurait-il pu conserver intacte l’autorité qu’il exerçait jusque-là dans les domaines de la science, de la politique et de la gouvernance, tant en Europe que dans les sociétés profondément influencées par la civilisation occidentale ?
- Le cas islamique
A – Un défi : je me permet de lancer un défi à nos laïcistes : qu’ils evoquent, dans l’histoire musulmane, des exemples véritablement comparables.
Qu’ils prouvent l’existence d’une persécution, systématique et institutionnalisée, des sciences; qu’ils démontrent l’existence de tribunaux comparables à l’Inquisition, organisés par les États musulmans afin de poursuivre les savants en raison de leurs recherches et d’interdire les ouvrages scientifiques — au point qu’une réaction historique comparable à la laïcisation européenne en devienne nécessaire.
Je souligne à cet égard un élément particulièrement significatif : même lorsque certains savants furent persécutés par tel ou tel souverain — que j’examinerai dans ce texte,—, leurs ouvrages consacrés aux sciences de la nature ne cessèrent pas pour autant de circuler, d’être étudiés et transmis dans les institutions du savoir.
Comment peut-on alors, accuser l’islam et les États musulmans d’avoir persécuté la science et les savants, alors que la civilisation dont ils furent les artisans porte précisément, jusque dans l’historiographie occidentale, le nom de « civilisation islamique » ?
Je questionne ces laïcs de chez nous, d’abord sur le plan des principes, de nous donner le sens qu’ils donnent , à tous les textes du Coran et de la Sunna qui exaltent le savoir, la réflexion et l’observation ? dont je cite quelques-uns :`
« Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé » — Sourate Al-‘Alaq (96), verset 1 —
« Et dis : “Ô mon Seigneur, accrois mes connaissances !” » — Sourate Tâ-Hâ (20), verset 114 —
« Allah élèvera en degrés ceux d’entre vous qui auront cru et ceux qui auront reçu le savoir » — Sourate Al-Mujâdila (58), verset 11 —
« Ceux qui savent et ceux qui ne savent pas sont-ils égaux ? » — Sourate Az-Zumar (39), verset 9 —
« Dans la création des cieux et de la terre, et dans l’alternance de la nuit et du jour… » — Sourate Âl ‘Imrân (3), verset 190 —
« Dis : “Regardez ce qui est dans les cieux et sur la terre” » — Sourate Yûnus (10), verset 101 —
« Ne considèrent-ils donc pas les chameaux, comment ils ont été créés… » — Sourate Al-Ghâshiya (88), versets 17–20 —
« Et sur la terre, il y a des signes pour ceux qui croient avec certitude ; ainsi qu’en vous-mêmes. Ne voyez-vous donc pas ? » — Sourate Adh-Dhâriyât (51), versets 20–21
Et les Hadith du prophète, « Paix et bénédictions sur lui » , dont je cite :
« Quiconque emprunte un chemin à la recherche du savoir, Allah lui facilite, par cela, un chemin vers le Paradis. »
— Rapporté par Muslim, Sahîh Muslim, n° 2699.
« La recherche du savoir est une obligation pour tout musulman. Et celui qui recherche le savoir voit toute chose demander pardon pour lui, jusqu’aux poissons dans la mer. »
— Rapporté par Ibn Mâjah, Sunan Ibn Mâjah, n° 224 (pour la première phrase ; les formulations et chaînes de
Puis, sur le plan pratique : une civilisation qui persécuterait les savants, comme le prétendent les laïcs dans nos pays, aurait-elle pu produire Al-Khwarizmi, l’un des fondateurs de l’algèbre et dont le nom est à l’origine du terme « algorithme » ; Al-Battani, qui contribua au développement de la trigonométrie et de l’astronomie ; Ibn al-Haytham, pionnier de l’optique et de la méthode expérimentale ; Al-Razi, grande figure de la médecine clinique ; Ibn Sina (Avicenne), figure majeure de la médecine encyclopédique ; Al-Zahrawi (Abulcasis), pionnier de la chirurgie ; Ibn al-Nafis, qui décrivit la circulation pulmonaire ; Jabir ibn Hayyan, figure majeure de la tradition de la chimie expérimentale ; Al-Biruni, éminent savant dans les domaines de la géographie, de la mesure et de la minéralogie ; Al-Idrisi, grande figure de la cartographie ; Al-Jazari, pionnier de l’ingénierie mécanique ; Ibn al-Baytar, éminent botaniste et pharmacologue ; Thabit ibn Qurra, l’un des grands mathématiciens et géomètres de son époque ; et Ibn Khaldun, précurseur majeur de la sociologie et fondateur de la science de l’‘umran (science de la civilisation et de la société) ?
Comment une civilisation qui aurait combattu la science, au nom de la religion à laquelle elle se réfère et qui lui donne son nom, aurait-elle pu, en outre, entreprendre cette immense œuvre de traduction des savoirs hérités des civilisations grecque, perse et indienne, puis les soumettre à la critique, les approfondir et les enrichir ?
Et comment aurait-elle ensuite pu transmettre généreusement ce patrimoine scientifique à l’Europe, notamment à travers Al-Andalus, la Sicile et le vaste mouvement de traduction vers le latin, contribuant ainsi au réveil scientifique européen et préparant le terrain de la Renaissance ?
B — Quant aux cas de persécution de certains savants, premièrement, le simple fait qu’ils ne représentent qu’un nombre limité au sein d’un ensemble beaucoup plus vaste de savants ayant exercé leurs activités dans un environnement globalement favorable au savoir indique qu’il s’agissait de cas isolés. Ils ne sauraient être assimilés à une démarche systématique et institutionnelle comparable à celle qu’a connue l’Europe et qui fut l’un des facteurs ayant contribué à l’essor de la laïcité.
Deuxièmement, les ouvrages scientifiques de ces savants ne furent pas interdits en tant que tels, comme cela a pu se produire en Europe, et ce malgré les désaccords qui pouvaient exister avec eux sur d’autres questions.
Troisièmement, la persécution ou les accusations d’hérésie (takfîr) ne relevaient généralement pas d’une politique officielle de l’État, mais s’inscrivaient plutôt dans des controverses intellectuelles et sociales opposant savants, théologiens et philosophes, dans le cadre de la liberté d’expression loin des cercles du pouvoir.
Quatrièmement, les causes de ces persécutions n’étaient ni uniques ni uniformes et, dans tous les cas, elles n’étaient pas nécessairement dirigées contre l’étude des sciences de la nature en tant que telle.
Examinons maintenant ces cas célèbres, un par un:
Ahmad ibn Hanbal (780-855)
Le cas d’Ahmad ibn Hanbal est, particulièrement révélateur, au point de renverser l’argument de ceux qui l’invoquent comme exemple d’une prétendue persécution religieuse de la pensée dans l’histoire islamique.
Ahmad ibn Hanbal représente en effet, par excellence, l’autorité religieuse : immense figure de l’érudition islamique, il est le fondateur de l’une des quatre grandes écoles juridiques du sunnisme. Or celui qui le persécuta fut le calife Al-Ma’mun, détenteur du pouvoir politique et partisan d’un courant théologique accordant une place éminente à la raison : le mu‘tazilisme.
Nous serions donc, dans une configuration presque inverse de celle qu’avait connue l’Europe : là où certaines institutions et autorités chrétiennes avaient combattu des courants intellectuels et scientifiques jugés incompatibles avec leurs doctrines, c’est ici un savant incarnant l’autorité religieuse traditionnelle qui fut persécuté par le pouvoir politique au nom d’une doctrine se réclamant davantage de la raison.
Ahmad ibn Hanbal ne constitue d’ailleurs pas un cas isolé parmi les grands juristes musulmans à avoir subi les rigueurs du pouvoir. Abu Hanifa, Al-Shafi‘i, Malik, Ibn Taymiyya et d’autres encore connurent, à des degrés divers, pressions, persécutions ou emprisonnement, soit parce qu’ils s’opposaient aux gouvernants sur certaines questions, soit parce qu’ils refusaient d’exercer la fonction de juge ou de délivrer des avis juridiques conformément aux desiderata du pouvoir.
Ainsi, ce n’était pas « l’islam » qui persécutait les savants, comme les institutions catholiques ou protestantes avaient persécuté leurs rivaux dans certains contextes européens ; bien souvent, ce furent au contraire les grandes figures de l’islam savant qui eurent à subir les persécutions du pouvoir politique.
Avicenne — Ibn Sina (mort en 1037)
Ibn Sina, connu en Occident sous le nom d’Avicenne, fut à la fois médecin, philosophe, mathématicien, astronome et logicien. Son œuvre monumentale comprend notamment le célèbre “Qanûn” « Canon de la médecine ».
Il vécut dans un monde politiquement agité, marqué par les rivalités entre principautés et les luttes de pouvoir. Passant d’une cour à l’autre, il exerça notamment les fonctions de vizir à Hamadan. À la suite d’un différend avec l’émir Shams al-Dawla, il fut emprisonné pendant un certain temps. Après sa libération, il gagna Ispahan, où il trouva protection auprès d‘Ala al-Dawla, dont il devint le médecin et le conseiller.
C’est pourquoi les épreuves et les persécutions qu’il a subies étaient liées à ses prises de position, à ses relations politiques et aux luttes de pouvoir. En revanche, les désaccords intellectuels à son égard — comme celui d’Abû Hâmid al-Ghazâlî, par exemple, dans son ouvrage L’Incohérence des philosophes (Tahâfut al-falâsifa) — n’avaient aucun rapport avec une quelconque persécution politique.
Ces divergences portaient plutôt sur certaines de ses opinions philosophiques et doctrinales, et non sur sa pratique de la médecine ou des sciences. Elles s’inscrivaient dans un contexte de liberté de pensée et d’expression qui était largement répandue et florissante dans le monde musulman.
Quoi qu’il en soit, personne n’a interdit ses ouvrages ni ses réalisations dans les domaines de la médecine, des mathématiques et de la logique.
Abu Bakr Al-Razi (mort vers 925)
Abu Bakr Al-Razi compte parmi les plus éminents médecins de la civilisation islamique. Il laissa une œuvre médicale considérable, dont le célèbre Al-Hawi, et son nom demeure également associé à des travaux portant sur les substances chimiques et les procédés expérimentaux.
Aucun témoignage historique solidement établi ne permet de conclure qu’Al-Razi aurait été persécuté en raison de ses travaux scientifiques, notamment, le récit selon lequel un souverain l’aurait frappé à la tête avec ses propres livres. Cette histoire n’est pas établie ; et même à la supposer authentique, elle relèverait, d’un évènement plutôt banal, lié à des controverses philosophiques plutôt que d’une hostilité à son activité scientifique.
Quoi qu’il en soit, souligne-t-il, les œuvres d’Al-Razi continuèrent d’être transmises et étudiées et comptèrent durablement parmi les grandes références médicales de la civilisation islamique, puis au-delà de celle-ci.
Averroès — Ibn Rushd (1136-1198)
Le cas d’Ibn Rushd, plus connu en Occident sous le nom d’Averroès, est celui sur lequel les défenseurs de la thèse d’une persécution de la pensée dans le monde musulman insistent peut-être le plus volontiers.
Ces laïcs font d’abord preuve d’une profonde méconnaissance historique en affirmant qu’Al-Ghazali avait déclaré Ibn Rushd hérétique, alors qu’Al-Ghazali est mort quinze ans avant la naissance d’Ibn Rushd.
Et puis je m’étonne que les laïcs n’aient pas remarqué que les événements qu’ils relatent concernant Ibn Rushd constituent en réalité des arguments qui vont à l’encontre de leurs propres orientations.
Ibn Rushd était en effet un savant encyclopédique et une grande autorité dans les sciences religieuses. Son ouvrage de jurisprudence comparé (Fiqh Muqarin), Bidâyat al-Mujtahid wa Nihâyat al-Muqtasid, compte parmi les œuvres majeures sur lesquelles se sont formées des générations entières dans les pays musulmans. Il figurait également parmi nos références fondamentales, auxquelles nous avons puisé notre savoir durant notre jeunesse, dans les programmes de nos cercles d’étude dans les Mosquées.
Mais Ibn Rushd fut également médecin et philosophe, et acquit une immense renommée grâce à ses travaux consacrés à la philosophie d’Aristote.
Nous nous trouvons donc, devant une même personne qui fut à la fois savant religieux, juriste, médecin et philosophe. Et la disgrâce qu’il connut ne fut pas provoquée par ses travaux en médecine, ni par son œuvre juridique, mais par certaines de ses positions philosophiques. Elle ne concerna en outre qu’une période relativement brève de sa vie.
Le souverain almohade Abu Yusuf al-Mansur, sous la pression de certains courants religieux présents à sa cour, éloigna Ibn Rushd, ordonna la destruction de certains de ses ouvrages et l’exila. Mais ce fut ce même souverain qui, par la suite, revint sur sa décision : Ibn Rushd fut rappelé à Marrakech, réhabilité et de nouveau admis auprès de la cour du souverain, et mourra à Marrakech.
Ses œuvres scientifiques et intellectuelles ne disparurent pas pour autant. Elles continuèrent à nourrir le patrimoine savant du monde musulman et, plus largement, celui de l’humanité.
Qu’y a-t-il de comparable entre cela et la politique systématique et institutionnalisée par laquelle des savants furent persécutés par les catholiques et les protestants en Europe, jusqu’à ce que la sécularisation finisse par prendre le dessus sur eux ?
Et face à tous les arguments que nous avons évoqués, les tenants de la laïcité chez nous n’éprouvent-ils pas quelque gêne à vouloir transposer aux pays musulmans les mêmes circonstances historiques que celles dans lesquelles la laïcité est née en Europe ?
III. Des conflits et des guerres politiques
- Le cas européen
Quiconque possède une connaissance élémentaire de l’histoire, sait combien les peuples, les États et les gouvernements européens furent engagés dans des guerres d’une extrême violence.
Sans même remonter à l’Antiquité grecque et romaine, ni à l’histoire de l’Empire byzantin, il suffit, de considérer les massacres commis par les puissances européennes contre leurs propres populations et contre d’autres peuples pour prendre la mesure de cette violence historique.
Ce qui nous intéresse en premier lieu, ce sont les massacres collectifs commis au nom de la religion dans les cas suivants :
- les guerres de Cent Ans, de Quatre-Vingts Ans et de Trente Ans, déjà évoquées ;
- Le génocide des populations autochtones des Amériques perpétré par les Espagnols, les Portugais, les Français et les Anglais, au cours duquel la mortalité due aux massacres, aux épidémies et à la pauvreté aurait dépassé 80 à 90 % de la population d’origine, ainsi que la christianisation de ces territoires et l’imposition forcée des langues européennes. Tout cela avaient été accompli au nom de la religion chrétienne, catholique et protestante.
- Les massacres perpétrés dans le cadre du mouvement colonial, qui s’est également appuyé sur la religion, notamment lors de la colonisation française de l’Algérie (10 millions d’habitants, de l’occupation jusqu’à l’indépendance) et de la colonisation belge du Congo (10 millions d’habitants), entre autres…
Et lorsque les régimes européens devinrent progressivement laïcs, les violences ne cessèrent pas pour autant.
Et même lorsque le pouvoir politique en Europe est devenu fondé sur la laïcité, les crimes commis par les Européens les uns contre les autres n’ont pas cessé : les guerres napoléoniennes (environ 6 millions de morts), la Première Guerre mondiale (20 millions de morts) et la Seconde Guerre mondiale — la plus meurtrière de l’histoire moderne — avec près de 80 millions de morts. Il en est allé de même à l’égard d’autres peuples, au nom de la civilisation occidentale : les bombardements atomiques au Japon, les guerres en Irak et en Afghanistan, ainsi que les guerres injustes contre les Palestiniens et l’ Iran, entre autres.
La laïcité européenne a également réussi à convertir au christianisme (!) une grande partie des populations africaines soumises à la colonisation, dans une logique de dépendance civilisationnelle, tandis qu’elle a échoué à obtenir le même résultat en Afrique du Nord, en raison de l’enracinement profond et de la force intrinsèque de l’islam.
- Le cas islamique
Quels que soient, les conflits, les guerres civiles et les troubles que l’on puisse relever dans l’histoire islamique, ils n’auraient atteint ni l’ampleur, ni le degré de violence, ni les conséquences des guerres qui marquèrent l’histoire occidentale, qu’elles aient été menées autrefois au nom du christianisme ou, plus tard, au nom d’autres ambitions liées à la puissance occidentale.
Surtout, les guerres de l’histoire musulmane n’etaient pas, dans leur ensemble, des guerres de religion au sens où le furent les terribles affrontements confessionnels européens.
Elles ne constitueraient donc pas, une expérience historique susceptible de justifier, comme en Europe, l’exclusion de la religion de l’État.
Les dérives qui se produisirent dans l’histoire islamique furent avant tout,, de nature politique. Et ce furent précisément les savants de la charia – qualifiés d’homme de religion dans la terminologie laïc – qui s’opposèrent fréquemment à ces dérives, au prix parfois de leur propre persécution.
L’erreur historique de la Oumma musulmane aurait plutôt consisté, à ne pas avoir opposé une résistance suffisamment ferme, à certaines de ces déviations politiques. Par crainte de prolonger la discorde et les guerres civiles, les musulmans finirent à se soumettre au fait accompli, sans élaborer avec suffisamment de vigueur une pensée politique islamique contestant la légitimité du passage du califat des Rachidines à la royauté dynastique.
Et si nous voulons nous arrêter sur les grandes évolutions politiques afin de montrer, encore, sous cet angle, l’absence de raisons justifiant l’introduction de la laïcité dans nos pays, nous pouvons dire :
La Grande Discorde et les premières transformations du pouvoir politique
La Grande Discorde qui éclata aux premiers temps de l’islam ne fut pas, une guerre de religion fondée sur l’excommunication réciproque des protagonistes, à l’image des affrontements qui opposèrent catholiques et protestants en Europe. Elle procéda essentiellement de divergences politiques et de différences d’interprétation des textes et des évènements.
Ainsi, ceux qui assassinèrent le calife ‘Uthman ibn ‘Affan étaient des gens du commun influencés et conduits par le contestataire juif ‘Abd Allah ibn Saba’. Quant à ‘Ali ibn Abi Talib, il accepta le principe de l’arbitrage avec Mu‘awiya. Lorsque les kharijites se retournèrent contre lui précisément en raison de cet arbitrage, ‘Ali aurait dit à leur sujet : « Ce sont nos frères qui se sont rebellés contre nous. »
Mu‘awiya lui-même, reconnaissait les mérites de ‘Ali ; son différend avec lui tenait à sa revendication du châtiment des meurtriers de ‘Uthman, dont il était parent et dont il réclamait al-qiṣāṣ
Lorsque Mu‘awiya décida ensuite de transmettre le pouvoir à son fils, la majorité des savants sunnites considérèrent, cette décision comme une erreur, sans pour autant remettre en cause son statut de Compagnon du Prophète. Ils estimèrent également que, dans le conflit antérieur, ‘Ali était davantage dans son droit.
Ils finirent néanmoins par se soumettre avec le fait accompli, essentiellement par crainte de voir la discorde se prolonger comme ça été dit.
Des Omeyyades aux Ottomans
Quant à la succession des États et des dynasties qui jalonnèrent l’histoire de la civilisation musulmane — des Omeyyades aux Abbassides, puis aux nombreux États apparus à mesure que s’affaiblissait le pouvoir abbasside —, elle obéit, aux lois historiques qui président à l’essor et au déclin des États, telles que les exposa ‘Abd al-Rahman Ibn Khaldoun.
À travers ces différentes périodes, il n’exista pas de persécution religieuse systématique et institutionnalisée comparable à celle attribuée à l’Europe et qui aurait pu justifier l’éviction de la religion hors de la sphère publique.
Bien au contraire, les autres religions jouissaient de la sécurité et de la prospérité, comme en témoignent les historiens occidentaux, chrétiens et juifs eux-mêmes, notamment lorsqu’ils évoquent la coexistence religieuse au cours des différentes périodes de l’histoire islamique, en particulier en al-Andalus, dans l’Empire ottoman et dans les États du Maghreb.
Des savants appartenant à d’autres religions participèrent d’ailleurs pleinement à la vie intellectuelle de la civilisation islamique, tels que “Hunayn ibn Ishaq”, savant chrétien et grande figure du mouvement de traduction à l’époque abbasside, ainsi que son fils, Ishaq ibn Hunayn, et “Moïse Ibn Maimoun”, philosophe, théologien et médecin juif dont le parcours fut lié à al-Andalus, au Maghreb et à l’Égypte.
La grandeur civilisationnelle amorcé à Médine, puis sous les Omeyyades, et qui atteignit son apogée sous les Abbassides, ne s’interrompit pas avec la fragmentation politique du monde musulman. La puissance musulmane se prolongea notamment sous l’Empire ottoman, au sein duquel coexistèrent de multiples écoles et communautés musulmanes ainsi que diverses communautés chrétiennes et juives.
Les guerres entre États musulmans
Les guerres qui opposèrent les États musulmans relevaient, dans l’ensemble, de la logique ordinaire des rivalités politiques et dynastiques. Elles ne furent pas systématiquement fondées sur des considérations confessionnelles, à l’exception notamment des guerres ottomano-safavides des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles.
Même dans ce cas, il ne s’agissait pas d’une guerre permanente et continuellement dévastatrice comparable, par son intensité, aux grandes guerres entre catholiques et protestants en Europe. Le conflit se déploya plutôt sous la forme d’une succession discontinue de campagnes, d’avancées, de retraites et de périodes d’accalmie.
Le nombre total de morts sur un siècle de conflits ne dépassa pas quelques centaines de milliers, contrairement à la seule guerre de Trente Ans, qui coûta la vie à près de dix millions de personnes (selon les sources européennes elles-mêmes).
Mais surtout, ces guerres avaient à l’origine pour toile de fond une rivalité politique et géopolitique entre deux grandes puissances : d’un côté l’Empire ottoman et, de l’autre, la dynastie safavide fondée par Shah Ismaïl, issu, comme les Ottomans, des populations turcomanes oghouzes.
Avec l’établissement de l’État safavide en Iran et l’imposition du chiisme à des populations dont une grande partie était auparavant sunnite, cette rivalité politique prit progressivement une dimension confessionnelle. Aux enjeux religieux vinrent alors se superposer des considérations géopolitiques, économiques et internationales.
Et, cet épisode demeura un cas exceptionnel, tant sur le plan politique que confessionnel, puisqu’il ne portait pas sur la question de la place de la religion dans la vie politique, chez les deux parties. Par ailleurs, la production scientifique et civilisationnelle se poursuivit dans les deux États, dans les limites du niveau général de l’état civilisationnel que connaissait alors le monde musulman.
ll convient également de souligner, à cet égard, que l’Empire ottoman entra aussi en guerre contre le sultanat mamelouk, alors en période d’affaiblissement. À la suite de la défaite des Mamelouks à la bataille de Marj Dabiq, en 1516, le califat islamique passa de l’autorité abbasside déclinante, qui se trouvait sous la protection des Mamelouks, à l’autorité ottomane, avec l’aval juridique de la majorité des savants musulmans.
IV. L’ère de la laïcité et le déclin du monde musulman
Les laïcs ne peuvent nier que notre monde arabe et musulman connut autrefois un haut degré de développement et que, dès le IXᵉ siècle de l’ère chrétienne, la langue arabe s’imposa comme la plus grande langue du savoir, à une époque où la charia régissait l’ordre politique et juridique, indépendamment de la vertu ou de la corruption des gouvernants, dans une période ou une autre.
Ce qui mit fin, après quatorze siècles, à la prééminence de la charia dans l’exercice du pouvoir fut l’affaiblissement de l’Empire ottoman, la propagation des divertissements et du relâchement éthique, ainsi que l’aggravation des divisions ethniques et nationales — nationalisme arabe, nationalisme turc, notamment le touranisme, et nationalisme kurde. À cela s’ajoutère les manœuvres conspiratrices de certaines minorités chrétiennes et juives ainsi que les menées subversives de collaborateurs locaux, tous guidés et soutenus par la Grande-Bretagne et la France, et autres forces européenne, notamment contre le sultan Abdülhamid II, puis en faveur de l’abolition du califat, contre la volonté de l’écrasante majorité des musulmans dans le monde, de l’Inde jusqu’à l’Algérie.
Et durant cette période, aucun autre État islamique gouverné par la charia n’émergea pour succéder aux Ottomans.
Lorsque les laïcs accédèrent au pouvoir à l’issue de la période coloniale, que ce soit sous la forme d’une laïcité particulièrement rigoureuse, comme en Turquie, en Tunisie et en Syrie, ou sous une forme moins explicite dans les autres pays arabes et musulmans — où la charia conserva essentiellement sa place dans le code de la famille et comme référence générale de l’identité constitutionnelle, avec une réticence évidente des autorités à l’égard de toute présence de la religion dans le champ politique —, le résultat fut, dans l’ensemble : le retard, la pauvreté, la dépendance, la perte de souveraineté, les conflits internes et interétatiques, ainsi que la perte de la Palestine.
V. Conclusion
L’avènement de la laïcité dans les pays européens répondit à des causes historiques objectives. Par la suite, la colonisation, ainsi que la puissance de la civilisation occidentale et l’ampleur de ses réalisations, contribuèrent à diffuser l’idée laïque dans différentes régions du monde.
Dans le monde islamique, en revanche, les causes fondamentales qui avaient permis à la laïcité de s’imposer en Europe ne se manifestèrent pas. Bien au contraire, la civilisation islamique fut une civilisation du savoir, tandis que la coexistence entre religions, confessions et écoles doctrinales constitua la situation dominante et structurelle. Quant aux dérives politiques et aux persécutions dont furent victimes certains savants, elles ne furent motivées ni par une hostilité envers la science ni par un rejet de la diversité religieuse. Il s’agissait plutôt de situations particulières qui peuvent être examinées et expliquées au cas par cas, comme nous l’avons fait précédemment. Leur invocation par les laïcs pour justifier la laïcité dans le monde musulman, par analogie avec ce qui s’est produit en Occident, se trouve ainsi dépourvue de fondement.
Et aujourd’hui, face au dévoilement de la véritable nature de la civilisation occidentale et à l’image qu’elle renvoie désormais, aussi bien dans l’imaginaire des populations des pays occidentaux eux-mêmes que dans celui des peuples appartenant à d’autres civilisations — marquée par une criminalité systémique, une corruption généralisée, de profonds effondrements moraux, la pauvreté dans le monde, les épidémies, l’exploitation, les troubles et les guerres —, il incombe aux musulmans de retrouver confiance en eux-mêmes et en leur civilisation afin de se relever et de renouer avec une dynamique de renaissance au nom de leur religion et de leur charia et de proposer à l’humanité un modèle alternatif plus juste et plus miséricordieux.
Cette ambition ne suppose pas l’isolement, mais la coopération avec les autres civilisations qui aspirent elles aussi à l’émergence d’un monde nouveau, affranchi de l’arrogance hégémonique américaine et ouest-européenne. Dans cette perspective de renouveau, la confrontation intérieure avec les alliés de l’Occident dans nos pays — qu’ils appartiennent aux courants laïcs ou à d’autres courants — constitue l’une des batailles fondamentales qu’il nous faut remporter : d’abord par la force de l’argument, mais surtout par un travail sérieux en faveur de la renaissance civilisationnelle de la communauté musulmane, de son unité et de son rayonnement, dans toutes leurs dimensions politiques et stratégiques.